Comment imaginer la culture demain ?

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France Culture 1 mai 2020

Rarement la culture a tenu une place si centrale dans nos vies. Mais, cette effervescence culturelle se double de la pire crise que le monde des arts ait connu depuis des années. Alors comment imaginer la culture demain pour que celle-ci continue de nous égayer et de nourrir notre imaginaire ? Quelle sera notre surprise une fois que les rideaux rouges seront de nouveau tirés ?

Avec la fermeture simultanée de ses 2.000 cinémas, 3.000 librairies et 3.500 salles de spectacle, le secteur français de la culture se retrouve depuis un mois et demi confronté à un défi sans précédent. Mais dans dix jours, les bibliothèques et les médiathèques, ainsi que les librairies et les galeries d’art, et quelques “petits musées” pourront rouvrir leurs portes. Une partie du monde de la culture, durement atteint par le confinement, pourra ainsi sortir de la tête de l’eau. Cependant, si une telle mise à l’arrêt n’a pas d’équivalent dans l’histoire, le monde des arts a traversé bien d’autres épreuves, dont nous pouvons tirer des enseignements. On compare souvent la récession économique liée au Grand confinement à la Grande Dépression. On sait moins que lorsque Roosevelt a lancé en 1933 son New Deal pour faire face à celle-ci, il y a intégré un important volet culturel. Alors que doit-on apprendre du passé pour imaginer la culture de demain ?

Pour discuter de cet épisode méconnu de l’histoire américaine, nous recevons Frédéric Martel, journaliste et professeur à l’Université des Arts de Zurich, auteur de « De la culture en Amérique ».

Puis, pour tenter de dessiner les contours de la culture de demain, nous serons en compagnie de Emmanuel Demarcy-Mota, metteur en scène, directeur du Théâtre de la Ville et du Festival d’Automne
L’exemple du New Deal

 » Franklin Roosevelt arrive au pouvoir en 1933 et il n’était pas forcément concerné par le milieu culturel ou artistique. Lorsqu’il arrive au pouvoir, Roosevelt décide de lancer un 1er New Deal, qui va offrir à la société américaine la retraite, un système d’aide, et stopper le travail infantile. Il y a un mouvement social très fort. Et Roosevelt veut relancer la croissance par un investissement massif de l’État. »

Dans ce premier plan, il y a un volet culturel très fort. Et Roosevelt décide d’aider les artistes. Frédéric Martel

« Les artistes sont pas forcément considérés comme des professionnels et donc le New Deal ne fonctionne pas très bien au départ. Mais un peu après vers 1935, il y a la création de la Work Progress Administration et vient le 2nd New Deal où la culture occupe une place centrale dans le programme. »

L’idée de Harry Hopkins (penseur du New Deal et dirigeant de Work Progress Administration) est de croire aux arts car l’art peut avoir un effet de levier pour créer de nouveaux emplois et redonner vie à la démocratie américaine. 7 000 écrivains sont recrutés comme fonctionnaire D’État. Plus de 16 000 musiciens sont également recrutés, mais aussi des artistes et des comédiens. Frédéric Martel

 » Le Programme de théâtre est soutenu par Eleanor Roosevelt, la femme du Président. Ce grand projet vise à créer des agences théâtrales dans 5 régions américaines avant d’irriguer le reste du pays. Et cela crée une dimension d’excellence et une dimension de décentralisation totalement inédite. »

On peut dire que le bilan du New Deal est mitigé et durable. Le programme va durer une dizaine d’années et a subi beaucoup de critiques. Roosvelt est accusé entres autres de soutenir des artistes communistes. Le plan disparaît progressivement quand la Seconde Guerre Mondiale débute. Frédéric Martel

Aujourd’hui, un secteur culturel aux abois. Entretien avec Emmanuel Demarcy-Mota

On ne sait pas ce qui protège les auteurs. Quel est le minimum de protection pour les auteurs ? Si les auteurs et les artistes en règle générale ne se sentent pas accompagnés et protégés, alors c’est la loi du plus fort qui prévaut. Emmanuel Demarcy-Mota

 » Il n’y a aucune visibilité quant à la manière dont les salles de spectacle seront ouvertes dans les prochains mois. Il y a besoin d’un plan, d’un chemin qui soit clair pour pouvoir débattre et penser l’après. »

On a en France ce filet de sécurité qui est l’intermittence. Mais même sur ce point, il y a des incertitudes. Il faut des clarifications rapidement à cet égard. Il faut absolument être vigilant et venir en aide pour les plus faibles et les plus fragiles. Emmanuel Demarcy-Mota

Comment imaginer la culture demain ?

Je pense que le numérique peut accompagner mais il ne peut pas prendre le relai du réel. Si nous n’avons plus de lieux pour se réunir et pour regarder, on se retrouve avec une société aveugle. Il est fondamental de trouver de nouvelles temporalités. Emmanuel Demarcy-Mota

« Nous lançons un programme qui s’appelle «Tenir parole » visant à continuer d’inventer collectivement d’autres manières de faire, de rencontrer et d’entretenir. »

Nous devons construire un modèle qui nous réunit. Nous avons besoin d’être réunis pour avancer. Et nous avons besoin d’inventer de nouveaux espaces pour dialoguer et échanger. Emmanuel Demarcy-Mota

« Une période comme celle-ci est une période pour la pensée. Cette période doit être stimulante intellectuellement. Elle fait le lien entre le rêve et la réel. »