L’avenir du Pass culture en débat ces prochaines semaines

Spread the love

Après une phase d’expérimentation, le projet censé permettre aux jeunes de 18 ans de disposer de 500 euros pour accéder aux offres culturelles sera soit généralisé soit abandonné.

Par    Le Monde  18 janvier 2021

Françoise Nyssen tentait d’effacer ses doutes en parlant de « révolution ». Franck Riester ne cachait pas ses « interrogations », notamment sur le modèle économique. Roselyne Bachelot, désormais, évoque des « fragilités ». Rue de Valois, les ministres passent et les incertitudes sur le Pass culture demeurent.

Projet culturel phare du président Macron, cette application – qui doit permettre aux jeunes de 18 ans de disposer de 500 euros pour accéder aux offres culturelles de proximité ou numériques de leur choix – est à un tournant de sa (courte) histoire. En phase d’expérimentation depuis juin 2019 dans quatorze départements, il verra son avenir se jouer dans les prochaines semaines.

Sous-consommation

Deux choix s’ouvrent à la troisième ministre de la culture d’Emmanuel Macron : abandonner le projet, d’autant qu’à l’heure du Covid-19 la priorité financière pour la culture est ailleurs, ou le généraliser sur tout le territoire, en considérant que ce Pass peut participer à la relance du secteur. A l’Elysée et Rue de Valois, on épluche actuellement les résultats de l’expérimentation pour juger de la pertinence du dispositif.

Que dit ce bilan ? Qu’au 11 septembre, quelque 93 000 jeunes (sur les 135 000 concernés par les tests départementaux) ont activé leur Pass. Ce chiffre cache de fortes disparités. C’est surtout en Bretagne (seule région où tous les départements étaient concernés par l’expérimentation) que le projet a remporté l’adhésion avec 36 000 jeunes inscrits (sur 40 600) qui ont effectué plus de 170 000 réservations. A l’opposé, dans le Vaucluse, seuls 35 % des jeunes se sont inscrits et 46 % en Saône-et-Loire. Les utilisateurs sont à 91 % des étudiants ou de lycéens (6 % des actifs ou apprentis, 3 % des chômeurs) et à 51,5 % des femmes.

Article réservé à nos abonnés Lire aussi Pass culture : « Si un chéquier arrivait à résoudre la fracture culturelle, ce serait miraculeux »

Qu’est-ce qui attire les détenteurs du Pass ? Les livres, la musique (abonnement à Deezer, festivals et concerts) et l’audiovisuel (abonnement à OCS, Canal+) arrivent largement en tête. Le cinéma, intégré tardivement dans les offres, fait un bon démarrage avec l’abonnement Pathé-Gaumont, alors que le théâtre, les musées, la presse et les pratiques artistiques sont à la peine. A l’exception du livre, ces tendances rejoignent les conclusions de l’enquête sur les pratiques culturelles des Français et notamment le fossé générationnel entre la culture numérique et la culture patrimoniale.

Chez les détenteurs du Pass, les livres, la musique et l’audiovisuel arrivent largement en tête

De plus, l’expérimentation montre clairement une sous-consommation : les jeunes ayant activé leur Pass n’ont dépensé, en moyenne, que 120 euros. Même si ce chiffre doit être relativisé (ils ont vingt-quatre mois pour dépenser la somme et la période de confinement n’a pas aidé), il fait dire à bon nombre d’observateurs que le projet nécessite d’être « recalibré ». Même les responsables du dispositif – Damien Cuier, président de la SAS Pass culture et Isabelle Giordano, présidente du comité stratégique –, le reconnaissent : la somme de 500 euros « s’avère sans doute trop élevée » et elle pourrait être réévaluée autour de 300 euros à 350 euros.

Article réservé à nos abonnés Lire aussi Le Pass culture tarde à décoller

Objectifs et enjeux

« Bien que le bilan soit nuancé, le projet n’a pas perdu de sa pertinence », estime-t-on dans l’entourage du président de la République. « Mais, ajoute-t-on immédiatement, il reste fort à faire pour y apporter des améliorations et un meilleur accompagnement des jeunes dans leur parcours culturel. »

Renversant la traditionnelle politique culturelle de l’offre pour privilégier la demande, le Pass a des objectifs ambitieux : diversifier les pratiques des jeunes et combattre les inégalités dans l’accès à la culture en cassant les barrières financières et sociales. Actuellement, le contrat n’est pas rempli. Et nécessite, de l’avis des décideurs, le développement d’une médiation et d’un partenariat avec l’éducation nationale pour que le Pass s’inscrive dans une politique d’éducation artistique et culturelle (EAC) renforcée.

Article réservé à nos abonnés Lire aussi Dans les coulisses du Pass culture

« La généralisation est suspendue à de nombreux enjeux », reconnaît-on à l’Elysée. Ils sont d’ordre technologique (mettre au point un « anti-algorithme » qui pousse le jeune à diversifier ses achats), juridique (protéger les données face à des opérateurs privés) et budgétaire. Offrir un Pass culture de 500 euros à chaque jeune de 18 ans représente un budget de 400 millions d’euros chaque année. Le montage financier a été revu et devrait être assuré, à montant équivalent, par l’Etat, les offreurs et des mécènes. Mais ces derniers n’ont toujours pas été trouvés.

A cela s’ajoute la nécessité de mieux référencer les offres de pratiques culturelles (cours de danse, cours de musique, etc.) peu développées, et de permettre des pratiques collectives (louer un lieu de répétition par exemple). « Les utilisateurs ne doivent pas seulement être des consommateurs passifs mais des acteurs engagés », souhaite-t-on dans l’entourage du président de la République.

Roselyne Bachelot s’inquiète de la sous-consommation des 500 euros mais aussi des risques de revente

Pour l’heure, Roselyne Bachelot joue la prudence, s’inquiétant de la sous-consommation des 500 euros mais aussi des risques de revente. « Les cas de revente se comptent sur les doigts d’une main, assure toutefois Damien Cuier. Il y a dû y en avoir quatre ou cinq sur des instruments de musique et nous avons agi immédiatement. Les conditions générales d’utilisation indiquent clairement les risques de sanction. » A l’Elysée, on est encore plus catégorique : « Aucun chiffre n’indique de fraude. Mais nous comprenons que la ministre s’en soucie et qu’elle puisse avoir une crainte en cas de généralisation. »

Alors, stop ou encore ? Stop, ont fait valoir dans une tribune commune Patrick Bloche, adjoint (PS) de la maire de Paris et François de Mazières, maire (divers droite) de Versailles. Selon eux « le Pass souffre d’un coût prohibitif pour une efficacité discutable ».

Encore, réclame le député (La République en marche) et président de la commission des affaires culturelles de l’Assemblée nationale, Bruno Studer. Ce dernier milite même pour que soient intégrées aux offres les activités et manifestations sportives. « L’outil est là. Maintenant, il faut qu’il soit porté politiquement, qu’il entre dans l’espace culturel national en étant généralisé. C’est le bon moment pour y aller », considère l’élu du Bas-Rhin. Isabelle Giordano insiste, elle aussi, sur la nécessité « d’une impulsion politique. c’est la clé ». Selon elle, « la jeunesse a besoin de trouver des stages, du travail mais aussi de la culture. Il faut la faire rêver ! »

Nécessaire ou luxe superflu ?

Le Pass culture, sous réserve d’améliorations, est-il encore plus nécessaire en période de crise ? Ou un luxe superflu qui ne parviendra pas, en l’état, à toucher les jeunes les plus éloignés de la culture ?

Le gouvernement va devoir trancher et, en cas de généralisation, engager un vaste plan de communication qui sera orchestré par Havas. L’agence vient d’être retenue par la SAS Pass culture à l’issue d’un appel d’offres. Pour 2020, le budget du Pass atteint 39 millions d’euros (contre 15 millions en 2019) et trente-cinq personnes travaillent à son développement.

Article réservé à nos abonnés Lire aussi « Les 18-25 ans sont les plus difficiles à capter » : les débuts en demi-teinte du Pass culture dans le Finistère

Dans son rapport du 27 mai consacré à la « création, transmission des savoirs et démocratisation de la culture », la commission des finances de l’Assemblée nationale recommande, « d’accélérer l’élargissement du Pass culture à tout le territoire, et le mobiliser comme un outil de relance en privilégiant, auprès des jeunes, les offres culturelles physiques ».

Alors que la culture est l’un des secteurs les plus touchés par la crise sanitaire, le Pass peut-il contribuer au renouvellement des publics, inciter les jeunes à s’éloigner de leurs écrans et à sortir davantage dans les cinémas, salles de spectacle, musées ? L’expérimentation n’a, pour l’heure, pas permis d’y répondre.

Le Pass culture en chiffres

3 700

Nombre de lieux culturels qui proposent au moins une offre sur le Pass culture (dont 700 en Bretagne).

30 %

Part de jeune inscrits sur le Pass culture et qui ne l’utilisent pas.

385 000

Nombre de réservations effectuées depuis le début de l’expérimentation lancée en février 2019 dans 5 départements avant de passer à 14 départements en juin 2019.

36 %

Part des utilisateurs ayant effectué au moins deux réservations.

2 %

Part du spectacle vivant dans les réservations. Idem pour les musées.

1 200

Nombre de places réservées en moins de 30 minutes pour le festival des Vieilles Charrues en Bretagne (finalement annulé pour cause de Covid-19).

6,5 millions

C’est la somme, en euros, dépensée depuis février 2019 à travers les réservations sur le Pass culture.

 


Spread the love