Réinventer la politique par la culture

Aurélie Filippetti, Ancienne ministre de la Culture par aomedia
 

Interpellé par le monde de la culture, le président Macron s’apprête à annoncer des « premières décisions » pour soutenir ce secteur très durement touché par la crise sanitaire. À cette occasion, il faut rappeler l’importance de la culture non seulement pour la bonne santé de l’économie, mais surtout pour celle de la démocratie. Alors que les distributeurs numériques profitent de la crise sanitaire pour étendre leur emprise, il est grand temps d’inventer une autre politique culturelle.

À la veille des annonces du président de la République, interpellé par certains artistes sur l’urgence de mesures en faveur de la culture, il faut une fois de plus rappeler que la culture n’est pas un luxe que l’on peut s’offrir quand tout le reste va bien. À un monde productiviste qui pensait pouvoir affirmer que la culture n’est pas un bien vital, le confinement aura montré, s’il en était besoin, à quel point la culture est essentielle à la vie, et à la survie même.
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Prisonniers volontaires que nous sommes devenus, inquiets de notre avenir commun, soumis à un bouleversement fracassant de notre mode de vie, et de notre être le plus intime, de quoi avons-nous davantage besoin que de lecture pour sortir de nos murs, de musique pour chanter de fenêtre à fenêtre, de films pour franchir les frontières qui se sont refermées, et de danse pour réapprendre la liberté de nos corps entravés ?

Je dis culture et non pas art, car la culture est cette activité sociale qui se déploie autour et à partir de l’art grâce à des structures sociales, des politiques publiques et des passions privées, mais toujours dans l’espace public de l’échange avec l’autre. Elle est évidemment ce qui rend possible l’art, mais pas toujours et pas seulement. Elle en est la porte d’accès mais parfois le chemin lui-même est aussi émouvant que la destination : fréquenter la culture c’est aussi aimer s’évader sur ses sentiers de traverse, parfois sans autre but que de flâner à la dérive.

À ceux qui avaient tenté depuis plusieurs années de faire de la culture une marchandise comme les autres, cette crise apporte une réponse fracassante : la culture est avant tout générosité et partage. Les artistes ont fait face à la crise, unis dans un élan peu commun pour mettre à la portée de tous des créations originales produites en confinement, nous offrant des moments de bonheur fugaces : pas de deux dans une cuisine, reprises mythiques de chansons populaires, concertos dans son salon, pièces de théâtre et opéras offerts en captation sur des sites dédiés, patrimoine en ligne…

Si, face à la crise, nous avons plus que jamais besoin de la création, l’ensemble des secteurs artistiques est et sera demain parmi les plus frappés par le choc économique.

Le rôle critique de l’audiovisuel public nous est aussi rappelé par une tragédie qui révèle l’impératif d’une information fiable, de qualité, et indépendante, ne dépendant ni du clash ni du clic. Dans un moment où nous avons besoin de nous distraire sans nous abrutir, de nous informer sans être manipulés, où les enfants passent plus de temps devant les écrans, l’audiovisuel public a su extrêmement rapidement se transformer pour offrir des programmes de qualité, réenchanter les missions de transmission, d’ouverture vers l’imaginaire et de support à l’enseignement qui sont les siennes.

Pour autant, si face à la crise, nous avons plus que jamais besoin de la création, l’ensemble des secteurs artistiques est et sera demain parmi les plus frappés par le choc économique. Catastrophe sociale pour les professionnels, tensions sur les ressources de l’État et des collectivités, chute de la billetterie et du mécénat, prédation par les géants du numérique : voilà les menaces.

Pour le spectacle vivant, car l’appréhension légitime rend difficile de réunir des publics aussi denses que dans les établissements et les festivals qui faisaient le bonheur de notre pays.
Pour nos musées dont la fréquentation était la plus élevée au monde.
Pour le monde du cinéma qui, grâce au système de l’exception culturelle à la française, avec ses régulations habiles savamment affinées depuis des décennies, continuait de connaître des fréquentations en salles importantes dans notre pays, notamment pour les films produits en France.
Pour les auteurs et les petites maisons d’édition dont les festivals du livre et les rencontres étaient l’un des moyens de se faire connaître.
Pour les librairies indépendantes qui sont un patrimoine inestimable et qui doivent à toutes forces être protégées contre le prédateur de Seattle qui les détruit méthodiquement.
Pour les plasticiens qui vivent dans une incertitude que ne peut apaiser aucun filet de protection sociale spécifique.
Pour tous ceux qui relèvent enfin des annexes 8 et 10 de la Convention Assurance Chômage, c’est-à-dire de règles d’indemnisation spécifiques pour les professions du spectacle et de l’audiovisuel – les « intermittents » – qui ne pourront évidemment pas remplir les critères d’éligibilité habituels.
Pour la presse qui souffre de l’effondrement de Presstalis et de la captation de son travail par les GAFAM.

Depuis des années, sous la pression des réductions budgétaires exigées par la logique comptable allant de Bercy à l’Élysée en marchant sur la tête des ministres de la Culture, la proportion des subventions publiques aux différents secteurs culturels avait baissé et les établissements avaient été plus que fortement incités à développer leurs « ressources propres », ce qui dans le jargon technocratique signifiait qu’ils devaient recueillir plus de billetterie et plus de mécénat. Le faire est évidemment normal dans une période d’argent rare, mais profiter de la hausse des ressources propres pour les substituer peu à peu aux subventions est mortifère.

Cela a été la raison de cette course effrénée de nos musées à un public toujours plus nombreux, qu’il était plus facile de rassembler autour de grandes expositions-événements temporaires, plutôt que par la valorisation des collections permanentes. Cela a poussé nos établissements du spectacle vivant à produire toujours plus de nouveaux spectacles, joués moins souvent, et donc destinés davantage à un public d’abonnés qu’à des personnes plus difficiles à « aller chercher » pour leur faire découvrir des nouvelles pratiques culturelles.

Quant à la course au mécénat, elle avait aussi ses contreparties qui n’allaient pas toujours dans le sens de l’intérêt général. Outre les difficultés à obtenir ne serait-ce qu’une charte du mécénat pour éviter des conflits d’intérêt ou des interventions trop importantes des sponsors dans les politiques des établissements, la hausse continue de la dépense fiscale induite par le mécénat affaiblissait le pilotage budgétaire de la politique culturelle en la délégant à l’initiative privée. Or la puissance publique ne doit pas continuer de s’appauvrir dans ses moyens d’accomplir elle-même, avec pour appui mais de manière complémentaire les fonds privés, les missions essentielles de la culture que sont création, transmission, diffusion, conservation.

Dans la logique comptable et technocratique du « new public management », le ministère de la Culture a toujours été considéré comme un ministère exclusivement dépensier.

Face à cela, on a toujours justifié la stagnation des budgets par les économies nécessaires. Certes. C’est un droit fondamental de savoir à quoi est utilisé l’argent public. Mais en expliquer la dépense est aussi un moyen de montrer à quel point le « service public de la culture » est indispensable à la Nation tout entière. Quelle que soit la baisse en pourcentage de la subvention publique, celle-ci demeure la première source de revenus des établissements, et représente, pour l’ensemble du budget du ministère de la Culture (audiovisuel et dépenses fiscales inclus), près de 10 milliards d’euros chaque année, c’est-à-dire un « petit » budget au regard du budget de l’État (343 milliards), mais beaucoup d’argent public pour nos concitoyens.

Or, dans la logique comptable et technocratique du « new public management » qui est devenu le mantra des gouvernements néo-libéraux depuis des années, le ministère de la Culture a toujours été considéré comme un ministère exclusivement dépensier. C’est pour y répondre qu’en 2013 fut commandé à l’Inspection des Finances un rapport sur l’importance économique de la Culture pour notre pays. Il ne s’agissait nullement de faire de cette prétendue rentabilité l’unique raison de continuer à financer la culture, mais de montrer à quel point il était absurde de faire des économies de bout de chandelles (au regard du budget de l’État) sur les politiques culturelles dans un pays qui, depuis la création du ministère de la Culture en 1959, et grâce au soutien des collectivités territoriales, avait su inventer une politique extraordinairement ambitieuse et couronnée de succès dans tous les domaines de la création et du patrimoine, ainsi qu’en matière de démocratisation culturelle.

Les résultats de cette étude montrèrent que la culture représentait plus de 3,2 % du PIB national et au minimum 800 000 emplois directs, qu’elle était économiquement décisive pour tous les territoires, et même que plus un territoire était enclavé, en difficultés économiques, plus l’investissement dans la culture y était bénéfique et « rentable ». Ce fut un choc même pour nous qui avions presque des scrupules à envisager l’investissement culturel à l’aune des critères gestionnaires traditionnels. Cependant, des inquiétudes planaient : la richesse culturelle créée augmentait mais la valeur ajoutée commençait à glisser des entreprises du secteur culturel vers les géants du numérique.

Le cinéma et la musique partaient en ordre dispersé face aux géants du numérique tellement puissants qu’ils dictaient leurs règles. Pour le livre, un géant dévorateur dont nous tairons le nom étalait son ambition monopolistique. Des appétits de concentrations verticales et horizontales s’affirmaient dans le monde de la musique et du spectacle. Par ailleurs, les musées avaient de plus en plus de mal à acquérir des œuvres sur un marché de l’art en explosion. Quant aux professionnels du patrimoine, ils se trouvaient démunis face aux défis de la numérisation et de notre absence de souveraineté sur les modes de diffusion numérique de toutes nos œuvres. Enfin la presse était victime d’un pillage par les GAFAM, face auquel la réponse d’un simple fonds soutenu par Google, au lieu d’une loi contraignante dans chaque pays européen, était loin d’être une réponse suffisante.

Tout ceci se déroulait dans un contexte de baisse régulière de la part budgétaire des ressources allouées à la Culture. Ministre, comme nombre de mes prédécesseurs et comme mes successeurs, je n’ai pas réussi à convaincre le président de la République de la nécessité de renforcer les ressources budgétaires de la Culture. Depuis plus de dix ans, celles-ci diminuent, alors que les dépenses fiscales (défiscalisations de tous ordres) augmentent. La crise du Covid-19 vient donc percuter le monde de la culture à un moment où il faut redonner du sens à ce que l’on a appelé l’« exception culturelle » – sans que cette expression soit toujours claire.

Si nous n’y prenons pas garde, et si nous n’agissons pas collectivement, cette crise risque de provoquer une accélération sans précédent des mouvements de concentration. Elle risque surtout de nous faire basculer dans une dépendance totale vis-à-vis des géants du numérique, dont les cours de bourse ont explosé depuis le début du confinement. Aujourd’hui un seul de ces géants pèse plus que tout le CAC 40 ! Laisser faire, c’est laisser l’économie de la culture basculer vers la marchandisation à toute force et vers un transfert massif des gains vers les GAFAM. C’est aussi perdre la véritable souveraineté sur nos propres créations et donc sur l’expression d’une vision du monde. C’est oublier que sans moyen d’accès au récit de sa propre histoire, sans créateurs, sans culture, une nation disparaît.

Il est urgent de mettre sur pied un revenu de base pour les artistes et techniciens relevant de l’intermittence, pour les plasticiens, les auteurs et pour tous ceux qui en auront besoin.

Se réinventer, c’est promouvoir un véritable service public de la culture, financé par un New Deal alliant l’État et les collectivités locales, et destiné à tous les établissements publics mais aussi aux petites et moyennes entreprises du secteur culturel, et au secteur associatif. Cela doit être financé par une taxation, à l’échelle nationale et européenne, des monstres du numérique qui tirent plus que jamais profit de leur monopole de diffusion en confinement. Lorsque Roosevelt lança le New Deal, il n’oublia pas la culture à travers le Federal Art Project, ni ses professionnels dans le WPA (Work Project Administration). Il est donc urgent de mettre sur pied un revenu de base pour les artistes et techniciens relevant de l’intermittence, pour les plasticiens, les auteurs et pour tous ceux qui en auront besoin.

Il faut enfin se prémunir contre les attitudes de prédation sur la propriété numérique des œuvres et de monopole sur leur diffusion. L’Europe n’est pas souveraine en la matière : elle a besoin de canaux de diffusion numériques qui lui soient propres. La France, et toute l’Europe, a aussi besoin de défendre son audiovisuel public en lui assurant des financements pérennes via la redevance. Nos États doivent intervenir pour aider les médias et la culture en général à ne pas dépendre du bon vouloir des distributeurs numériques que sont devenus les GAFAM, et pour cela imaginer d’autres logiques, comme cela avait été fait après la guerre pour la presse avec la loi Bichet qui garantissait le pluralisme de la distribution des titres et donc l’égalité des citoyens dans leurs droits à l’information partout sur le territoire. C’est l’équivalent de la loi Bichet pour le numérique qu’il faut désormais imaginer pour garantir l’indépendance et la fiabilité de notre information.

À défaut de pouvoir concurrencer les GAFAM sur le terrain technologique et marketing, il faut enfin les soumettre à nos règles fiscales et réglementaires communes, comme Margaret Vestager (la commissaire européenne à la concurrence) a commencé de l’exiger. Car c’est ainsi que nous pourrons continuer de promouvoir la diversité culturelle qui est un objectif cardinal de tous les traités internationaux, et qui a été reconnue par la convention de 2005 à l’UNESCO, précisément pour faire face à une autre crise, celle des attentats du 11 septembre, et le droit à une information fiable et de qualité partout et pour tout le monde. C’est la démocratie qui est en jeu, mais c’est aussi notre capacité à rester maîtres de notre propre histoire.

Cette crise a permis de montrer toutes les limites des modèles de la prétendue gratuité qui rend l’information dépendante de la publicité et donc d’une course effrénée au clic.

En France, on se souvient de la bataille de Jean-Noël Jeanneney contre Google qui proposait de numériser les fonds de la BNF : ce sont des batailles comme celles-ci qui vont se multiplier à l’avenir. Car faute de pouvoir se déplacer dans nos musées, pour les spectacles, la numérisation deviendra un mode d’accès privilégié. Qui détiendra dès lors les clefs de ce patrimoine qui – rappelons-le – est celui de la nation tout entière ? Notre souveraineté sur les avatars numériques des œuvres et des collections est cruciale. Cette crise a permis de montrer toutes les limites des modèles de la prétendue gratuité qui rend l’information dépendante de la publicité et donc d’une course effrénée au clic.

Avec la crise économique, les entreprises seront en difficulté et seront moins à même de participer à des opérations de mécénat, à l’exception des plus solides d’entre elles : il serait dangereux que nos établissements culturels soient encore plus dépendants de quatre ou cinq énormes holdings. Ce serait contraire à l’esprit du mécénat citoyen cher à Jacques Rigaud. Il faudra donc aider nos établissements à passer ce cap douloureux en se concentrant sur les missions fondatrices définies par Malraux : « Rendre accessibles les œuvres capitales de l’humanité, et d’abord de la France, au plus grand nombre possible de Français, assurer la plus vaste audience à notre patrimoine culturel et favoriser la création des œuvres l’art et de l’esprit qui l’enrichissent ».

De même, si la fréquentation par les touristes étrangers diminue, il faudra aussi que nos musées en profitent pour se recentrer sur les publics locaux et nationaux, et en particulier sur les enfants, les jeunes, et les publics éloignés de la culture. La hausse massive de la fréquentation était une bonne chose pour le rayonnement de nos établissements, mais se faisait trop au détriment d’un public plus modeste, découragé par des files d’attente phénoménales ou par des durées d’exposition trop courtes. Il était paradoxalement devenu plus facile de faire circuler frénétiquement expositions et troupes, ballets, orchestres au bout du monde que dans une ville de taille moyenne.

Ce mouvement doit s’inverser. On le sait, la politique de « l’événement » n’est pas une politique de la transmission : valoriser les collections permanentes, travailler à conquérir de nouveaux publics, faire circuler les créations partout en France, organiser les collections autrement pour mieux les faire découvrir et comprendre, penser l’éducation artistique et culturelle de tous comme une priorité et une mission fondamentale. Voilà ce à quoi nous devrons nous atteler. Les collectivités locales le savent et y sont engagées, les Français y sont attachés. Le gouvernement ne doit l’affaiblir face à la crise mais en faire un levier pour l’affronter.
Aurélie Filippetti
Ancienne ministre de la Culture, écrivaine et professeure agrégée à Sciences Po