Une autre approche « verte » de la culture

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« L’expérience de Grenoble explique en grande partie l’extrême méfiance du monde culturel envers les écologistes »

Les milieux de l’art ont souvent la fibre verte dans l’isoloir, mais pour leur métier, la fébrilité les gagne alors que les écologistes veulent mettre l’accent sur une culture populaire et participative.

Chronique. Disons que jusqu’à dimanche on se souciait peu du programme culturel des écologistes. Mais ils ont pris Lyon, Bordeaux, Strasbourg, Besançon, Annecy, Poitiers, Tours, peut-être Marseille. Comme les villes sont le premier financeur de la création, loin devant l’Etat, les milieux de l’art écoutent, s’échauffent et se posent des questions. Beaucoup de questions. Ils ont souvent la fibre verte dans l’isoloir, mais, pour leur métier, la fébrilité les gagne, estimant, à tort ou à raison, qu’ils ont plus à perdre qu’à gagner.

Ceux qui s’inquiètent sont les lieux « institutionnels ». Les théâtres, musées, salles de musique et surtout les opéras. Pour une raison simple. Ces bâtiments imposants, souvent plantés au centre-ville, se taillent la part du lion dans un budget culturel municipal. Autour de 80 % si on les met ensemble. Autour de 25 % rien que pour un opéra, qui emploie souvent un orchestre, un corps de ballet, un chœur.

Ces maires n’entendent pas augmenter leur budget culturel. Autant dire que l’argent pourrait être distribué autrement

Or une petite musique, qui tutoie parfois la novlangue, gagne les écologistes : estimant que les institutions attirent surtout les élites, ils veulent mettre l’accent sur une culture populaire, participative, qui descend dans la rue et se répand dans les quartiers. Encourager la pratique en amateur aussi. Défendre « une culture pour tous », sous-entendu pas celle destinée à une minorité privilégiée.

Si ces maires n’entendent pas réduire leur budget culturel, ils n’entendent pas non plus l’augmenter. Autant dire que l’argent pourrait être distribué autrement. Ainsi à Lyon, dans un entretien à Rue89, le 5 juin, le futur vainqueur, Grégory Doucet, confiait que « la culture sera sanctuarisée, mais doit être mieux partagée ». Il ajoutait que « les décors de l’Opéra coûtent très cher pour un nombre réduit de représentations ». Bref, ça ne sent pas bon pour l’Opéra, d’autant que la future adjointe à la culture, Nathalie Perrin-Gilbert, est proche de la France insoumise et qu’elle a demandé à voir les comptes de l’établissement.

De multiples nuances de vert

Dans la même logique, Grégory Doucet en appelle à des « états généraux des droits culturels », une notion en vogue qui vise à associer les habitants aux décisions et à prendre en compte leurs goûts. Il veut aussi créer des cinémas en plein air, des expositions de rue et un maillage de proximité à partir des Maisons des jeunes et de la culture (MJC), souvent méprisées par les décideurs bien installés.

A Bordeaux, Pierre Hurmic entend lui aussi instaurer des « assises de la culture » afin de répondre à un « grand malaise ». Sans doute fait-il écho aux 400 signataires d’une pétition publiée en février sur le site Rue89 appelant « à des engagements concrets sur les droits culturels ». Il n’a pas tranché la question de l’Opéra, mais un audit pourrait être mis en place, ajoutant qu’il fallait lutter contre « l’entre-soi » – une formule qui indigne les institutions.

Il est trop tôt pour savoir si les nouveaux maires feront la révolution culturelle, d’autant que les électeurs écologistes des grandes villes ne sont pas éloignés des publics friands de créations dans les lieux imposants. Il faudra aussi voir au cas par cas tant les nuances de vert sont multiples parmi les élus.

Ainsi à Strasbourg, Jeanne Barseghian, qui attend une étude sur le très vétuste opéra du Rhin – le rénover ou construire une nouvelle salle ? –, n’a pas de mots clivants sur la culture, disant vouloir autant défendre les lieux existants que les laissés-pour-compte de la création. Même chose à Marseille, où l’écologiste Michèle Rubirola, si elle est élue samedi, entend soigner les établissements installés comme « l’éducation populaire » – un numéro d’équilibriste non sans lien avec sa liste gauche plurielle.

Régime sec à Grenoble

Reste que les mots de nouveaux maires résonnent avec ce qui s’est passé à Grenoble, où l’écologiste Eric Piolle est en place depuis 2014. Et il a été réélu. Autant dire que ce pionnier peut servir de modèle. Pour le monde culturel, c’est plutôt un modèle à fuir : il attendait ce dernier avec joie, il dit être tombé sur un ennemi.

Le metteur en scène de théâtre Joël Pommerat, proche des Verts, a dénoncé avec violence la politique culturelle de M. Piolle

L’édile grenoblois a supprimé du jour au lendemain les 438 000 euros de subvention à la formation classique des Musiciens du Louvre, il a fermé la salle de concert Le Ciel, baissé de 100 000 euros la subvention à la prestigieuse Maison de la culture MC2 (à ne pas confondre avec une MJC), a pris la main sur deux théâtres gérés par un collectif, a fermé deux bibliothèques de quartier, mais a rendu les autres gratuites. Sans avoir développé à la place une politique massive de proximité, au-delà de quelques initiatives comme un festival de street art et une kermesse urbaine.

Eric Piolle a justifié ce régime sec pour des raisons budgétaires (ville surendettée, baisse des dotations de l’Etat). Toujours est-il que l’indignation fut forte localement. Et même ailleurs. Dans Libération du 2 juin 2016, le metteur en scène de théâtre Joël Pommerat, engagé socialement (il intervient dans des prisons), proche des Verts aussi, a dénoncé avec violence la politique culturelle de M. Piolle, la jugeant « libérale et populiste » – il n’y a pas pires mots dans le monde de la création.

Le laboratoire grenoblois explique en grande partie l’extrême méfiance du monde culturel envers les écologistes. Il faut reconnaître aussi que la remise en question de l’institution au nom du peuple déborde largement les Verts. Souvent ce débat est mal posé, qui prolifère dans un climat de « culture contre culture », où chaque camp caricature l’autre. La vérité est que le pays a un besoin vital des deux approches tant elles sont complémentaires. Un pays a besoin de théâtres, musées ou Opéras prestigieux, qui, du reste, se démènent souvent pour élargir leurs publics. Et le pays a besoin d’une politique socioculturelle de grande ampleur. Mais, quand l’argent manque, plutôt que de chercher à bien gérer, il est tentant de ne pas faire de quartier.

 


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